

la story : pourquoi la fin de DBZ n'a jamais été diffusée
Nous sommes le 11 novembre 1996, un lundi férié, et ce jour-là, pour la toute dernière fois Dragon Ball Z est diffusé dans le Club Dorothée sur TF1. L’épisode proposé à 10h15 est le 210ème intitulé “Petit Trunks deviendra grand” et c’est une rediffusion, pas un épisode inédit. Explications.
Son Goku VS Hervé Bourges A cette époque, l’interruption définitive des aventures de Son Goku et ses amis est un peu incompréhensible vu de l’extérieur, tant la série est un phénomène depuis quelques années, et réalise les meilleures audiences du Club Dorothée, avec 1,3 millions de téléspectateurs encore ce matin-là. Alors pour comprendre, il faut remonter quelques mois en arrière.
Depuis avril 1996, TF1 (comme M6) est en négociation avec le CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel) pour le renouvellement de son autorisation de diffusion pour 10 nouvelles années. La régulation des programmes jugés violents est le cheval de bataille de l'instance et de son président, Hervé Bourges, depuis de nombreuses années, et notamment dans les tranches horaires destinées à la jeunesse. Une de ses conditions d’octroi d’une nouvelle autorisation d’émettre fut que la chaîne, et toutes les autres, adoptent rapidement une signalétique “anti-violence”. Elle compte ainsi responsabiliser les diffuseurs et les obliger à s’auto-réguler.
En juillet 1996, les chaînes françaises se mettent d’accord sur le sujet et il est intégré aux nouvelles conventions des chaînes privées TF1 et M6 notamment. Les chaînes de service public France 2 et France 3 suivent la marche bien entendu. Dès lors, des comités de visionnage interne aux chaînes devront classer les programmes selon leur degré de violence et le signaler en début de d’émission. Elle se coordonnent pour créer quatre catégories : « tous public » sans logo, «accord parental souhaitable» symbolisé par un rond vert, « accord parental indispensable, interdit au moins de 12 ans » avec un triangle orange, et « public adulte, interdit au moins de 16 ans » via un carré rouge. Un classement et une programmation inadéquats d’un film, série ou émission entraîneraient des sanctions et de lourdes amendes.
La date choisie pour l’apparition de cette signalétique : le lundi 18 novembre 1996. Dès lors, les heures du chouchou d’Ariane semblent comptées.
Indiffusable psy Avec cette signalétique, Dragon Ball Z est dans le collimateur. Même déjà adouci et expurgé par AB pour être diffusé sur TF1, le dessin animé tombe au minimum dans la catégorie 2 «accord parental souhaitable», indiquée par un rond vert. Selon la nouvelle charte, les épisodes seront donc majoritairement indiffusables dans les programmes destinés à la jeunesse, dont le Club Dorothée faisait partie.
De plus, en cette rentrée 1996 le comité de visionnage interne à AB (qui existe depuis déjà quelques années) et ses psychologues vont enfoncer le clou : alors que les épisodes inédits ont repris leur diffusion le mercredi 28 août avec l’épisode 271 “L’étrange attitude de Végékou”, l’épisode 276 “La sortie de secours” est jugé “indiffusable psy” dans son intégralité.

Pour tenter de sauver le soldat Son Goku et ses aventures, la première mesure fut donc l'arrêt de la diffusion des épisodes inédits le 18 septembre (le 274 était donc le dernier) pour proposer à partir du mercredi 25 septembre des épisodes jugés moins violents : le début de l'arc Boubou à partir du chapitre 198 avec Son Gohan en Great Saiyaman au lycée, des épisodes dans le continuité des rediffusions de l’été 96. Ce mercredi-là, l’interruption des inédits et le retour des rediffusions sont évidemment signalés avec un léger embarras (vidéo ci-dessous), mais aucune explication réelle n’est donnée, forcément.
En revanche, Ariane et Dorothée annoncent un évènement, l’arrivée prochaine de Dragon Ball GT “la suite de Dragon Ball Z”, pour les vacances de Noël...

En reprenant la diffusion d’épisodes plus légers, il n’est pas impensable qu’AB ait cherché à gagner du temps avant de pouvoir proposer Dragon Ball GT, qui a démarré en février 96 au Japon et dont la diffusion serait à priori moins problématique, mais qui est pour l’instant en passe de doublage selon les animatrices.
Ce que l’on comprend surtout en sous-texte c’est qu’on ne verra sûrement jamais la fin de Dragon Ball Z vu qu’ils pensent l’enjamber pour diffuser GT. On notera aussi qu’Ariane profite du moment pour glisser, fait assez rare, que Dorothée est directrice de l’unité des programmes jeunesse, à une période plus que compliquée avec TF1, qui prend la majeure partie des décisions sans réelle concertation avec elle ou l’équipe d’AB.
Le succès du dessin animé est tel que l’interruption des inédits pour passer des rediffusions entre septembre et novembre ne provoquera aucune baisse d’audience des épisodes, au contraire, réunissant près de 38% du public le mercredi matin !
Kaméha de fin Mais c’est peine perdue. TF1 va opter pour une interruption totale de la diffusion à l'approche du 18 novembre. Elle sait que Dragon Ball Z est la bête noire du CSA et veut montrer patte blanche. Le dessin animé fut en 6 ans gros pourvoyeur d’audience mais fut aussi souvent critiqué et la chaîne sanctionnée en 1991 pour un des derniers épisodes de Dragon Ball diffusé en décembre 1990.
Encore en 1995, le CSA pointait du doigt la série dans son rapport annuel le considérant non destinée à un jeune public et en juillet 96, c’est une association de téléspectateurs, « Les pieds dans le PAF », qui s’émeut de la scène d’absorption de C-18 par Cell, diffusée pendant les vacances. Elle soupçonne la chaîne d’avoir biaisé la traduction de la série, estimant que C-18 n’a rien d’un cyborg dans sa façon de réagir émotionnellement face à Cell et que c’est sûrement en réalité une véritable jeune fille et non un robot...
Méconnaissance édifiante ou mauvaise foi, elle dénonce ainsi « une des plus belles scènes de sadisme jamais vue dans une émission pour la jeunesse » alors que la séquence de l’absorption a été complètement censurée au montage par AB et n’apparaît pas du tout dans l’épisode diffusée ce 3 juillet, comme en témoigne la vidéo ci-dessous.

Dragon Ball Z aura donc cristallisé toutes les passions jusqu'au bout et la pression est forte sur la première chaîne française qui est dans une stratégie d’amélioration de son image.
Mais pas que… En renonçant à cette poule aux œufs d'or, TF1 ne peut ignorer qu'elle va fortement handicaper l'audience du Club Dorothée et donc AB, ses producteurs, avec qui elle est en conflit industriel depuis des mois à cause d'AB Sat. C’est donc aussi une pression supplémentaire qu'elle pose sur eux, car les producteurs sont contractuellement soumis à une clause d'audience avec le Club Dorothée.
Le résultat ne se fera pas attendre. Sans sa locomotive, l'audience de l'émission jeunesse fléchira rapidement perdant 5 points d'audience (de 30% à 25%) en moins de 2 mois, malgré la diffusion de Sailor Moon quelques mercredis dans la case de Dragon Ball Z mais qui sera elle aussi stoppée peu après, sûrement pour les mêmes raisons. Quant à Dragon Ball GT, elle ne sera finalement jamais proposée.

Et après ? Bien sûr, le Club Dorothée survivra tout de même près de 10 mois à la disparition de l’un de ses programmes phares et ne s'achèvera qu'en août 1997.
La suite des épisodes inédits de Dragon Ball Z, il en restait 17, trouvera sa place à partir de juin 1997 sur AB Cartoons (devenue @LaChaineMangas) où elle fût maintes fois rediffusée depuis, pour le plus grand plaisir des aficionados, et dans une version originale non censurée.
En octobre 1997, la fin de la série sera aussi exploitée en vidéo par AB en édition VHS disponible dans tous les magasins et grandes surfaces, puis en juin 1998, via une offre de magazine en kiosque.
Dragon Ball Z fût pour la dernière fois mentionné au Hit des Séries le mercredi 27 novembre 1996, soit deux semaines après son arrêt total puis disparaîtra de la liste en catimini. La série était évidemment en tête du classement ce jour-là…

Super article, bravo ! Pour quel épisode 91, le CSA est-il intervenu ?