
Dire que le Club Dorothée est né dans la douleur est presque un euphémisme. En plus d'un transfert de chaîne qui fît grand bruit, lors du lancement le mercredi 2 septembre 1987, les soucis techniques n'ont pas épargné les animateurs de la nouvelle émission destinée à la jeunesse, sur la fraîchement privatisée TF1. Le matin dans Dorothée Matin ou l'aprés-midi dans le Club Dorothée, les problèmes de son, de magnétos, un décor non achevé et même parfois le trac de Dorothée et de ses complices ont fait démarrer l'émission tous azimuts. Pourtant cette équipe n'est pas nouvelle en télévision, et les jeunes téléspectateurs la connaissent bien...
Le fin de la Récré A2 Quelques mois plus tôt, Dorothée, Ariane, Corbier officiaient encore sur Antenne 2, chaîne du service public, dans l'émission jeunesse Récré A2. Depuis 10 ans, elle jouit d'un un succès incontestable. Téléspectateurs et critiques plébiscitent l'émission, éducative et divertissante, produite par Jacqueline Joubert. Elle a aussi ouvert la porte à une nouvelle expression culturelle avec les dessins animés japonais : Goldorak, Candy ou encore Lady Oscar ont été proposés pour la première fois sur la seconde chaîne française. Le début d’un véritable phénomène.

Mais en cette fin de saison, Francis Bouygues, Patrick Le Lay et Etienne Mougeotte, nouveaux patrons de TF1 privatisée doivent créer une nouvelle offre de programmes en partant de rien, alors que la plupart des animateurs stars ont quitté la chaîne pour La 5. Au hasard d'une rencontre entre Christian Dutoit (membre de l’état-major de TF1) et le duo Jean-Luc Azoulay / Claude Berda, l'idée germe de faire appel à Dorothée pour incarner les cases jeunesse de leur chaîne. Et ils lui offrent d'emblée un pont d'or, à la hauteur de sa renommée : le poste de conseillère aux programmes jeunesse ainsi que des centaines d'heures de programmes par an, obtenant toutes les cases destinées aux enfants. Une proposition qui ne se refuse pas.
Les négociations commencent donc entre TF1, Dorothée, et AB Productions, ses partenaires musicaux depuis toujours et avec qui elle veut travailler pour la production exécutive du programme. Jacqueline Joubert la "seconde maman" de Dorothée, celle de télévision, doit également être de la partie et produire les programmes, Azoulay et Berda lui ayant fait la proposition de les accompagner dans l'aventure. Mais l'info du transfert fuite et un article parait dans le Parisien le 25 mai : il annonce l'arrivée de Dorothée sur TF1 dans l'équipe de Dominique Cantien et ne mentionne pas du tout Jacqueline Joubert.

A la dernière minute, par vexation ou par sentiment de trahison, celle-ci renonce finalement à quitter le service public pour rejoindre la télévision privée. De fait, elle prend position contre son animatrice et son départ vers TF1. Avec une décision radicale : l'évincer de l'antenne le plus rapidement possible. Dorothée tourne quelques jours plus tard sa dernière émission de Récré A2 mais elle ne le sait pas encore, elle est d'ailleurs filmée le moins possible sur ordre de la productrice. Elle apparaît pour la dernière fois le 27 mai, puis elle est licenciée d'Antenne 2 le 02 juin, par télégramme. Le mercredi 03 juin, Marie Dauphin et Charlotte Kady prennent les commandes de Récré A2. Dorothée n'aura pas eu le temps de dire "au revoir" à ses copains, ni à l'émission qui l'a propulsé star de la télévision.
L'arrivée sur TF1 Le transfert est officialisé et Dorothée signe son contrat avec TF1 le 01 juillet 1987. Producteurs musicaux de la chanteuse jusque-là, Jean-Luc Azoulay et Claude Berda se lancent dans la production télévisuelle avec un défi de taille, produire 7 heures d'émissions par semaine, clés en mains pour TF1. Ils doivent fournir les plateaux et les dessins animés, et ils n'ont que deux mois devant eux. Leur seul bagage télévisuel est jusque-là la collection de clips Le Jardins des Chansons pour Antenne 2 et quelques captations des spectacles de la chanteuse. Ils voient dans cette nouvelle aventure, pour le premier l'occasion de créer et d'écrire toujours plus, pour le second celle de monter une société de production audiovisuelle ambitieuse en partenariat avec la première chaîne du pays.
Le compte à rebours est enclenché avec en ligne de mire le mercredi 2 septembre. La première étape pour AB Productions, c'est monter une structure de production et s'installer dans un studio. Ils font un pari : la Plaine St-Denis, en banlieue nord de Paris. Dans les entrepôts des Magasins Généraux, une zone en pleine transformation, ils jettent leur dévolu sur l'entrepôt 233 des Studios de France, surnommé Studio 7.
Pour incarner ce nouveau défi au côté de Dorothée, ils débauchent les animateurs de choc de Récré A2 : la comédienne Ariane Carletti et le chansonnier François Corbier en tête. Jacky, parti sur la Une un an auparavant pour présenter Vitamines, rejoint l'équipe de son amie Dorothée et enfin Patrick Simpson-Jones sera le cinquième animateur. Journaliste et speakerin, il a lui-même présenté Récré A2 avec Dorothée au début des années 80, tous les deux se connaissent donc très bien. Ils attirent aussi la majeure partie des équipes artistiques de Récré A2 dont le réalisateur Robert Réa.

Pour se mettre en jambe, la nouvelle équipe s’attelle à un premier tournage fin août début septembre 87, il s’agit d’un mini-feuilleton dont ils sont les protagonistes intitulé Les aventures de Dorothée : Un Ami qui sera diffusé dans le Club Dorothée les semaines suivantes.
Avant le lancement de l'émission, Dorothée opère une phase de promotion intensive dans la presse et apparaît aussi sur TF1 dans Croque-vacances, programme jeunesse diffusé depuis 1980 lors des congés des enfants, comme son nom l'indique, et présenté par Claude Pierrard. Le 26 août 1987, il accueille donc sa nouvelle collègue et son acolyte Jacky et ceux-ci donnent rendez-vous dès la semaine suivante pour découvrir les nouveautés qu'ils ont préparé. Claude Pierrard présente là ses dernières émissions jeunesse sur la chaîne. S'il a un temps envisagé de poursuivre sa collaboration au sein des équipes d'AB, après quelques semaines de préparation, la différence de style des émissions fera que Pierrard préfèrera ne pas donner suite.

Les deux mois d'été 1987 ont été studieux mais pour préparer et lancer les nouvelles émissions, ils ne seront qu'à peine suffisants : alors que le décor des émissions matinales est terminé dans les temps et sert au tournage d’Un Ami, celui de la grande émission du mercredi après-midi nommée Club Dorothée n'est pas finalisé pour le jour du lancement. Pour donner le change, Jean-Luc Azoulay fait feu de tout bois, propose un décor aux allures de chantier et installe le story-telling que c'est à cause de Jacky que rien n'est terminé et que nous assisterons à la fabrication de ce décor faits par les animateurs. Rien ne doit arrêter la fusée Dorothée et elle est lancée le 02 septembre dans l'espace TF1. Reste à savoir si le public suivra sa trajectoire sur la première chaîne.

Le pari est en effet risqué dans un contexte concurrentiel fort, Récré A2, large leader depuis 10 ans et Youpi sur La 5 sont les principaux rivaux. Pour que le signal soit fort, les émissions jeunesse de cette première saison seront toutes labellisées Dorothée, le nom de l'animatrice-chanteuse devient donc une marque : elles se nomment Dorothée Matin, Dorothée Dimanche et Club Dorothée pour l'après-midi. En plus du direct le mercredi matin et le mercredi après-midi, les jeunes téléspectateurs ont en effet aussi rendez-vous tous les dimanches, et les après-midis en semaine entre 16h45 et 17h dès le lundi 7 septembre, pour des émissions pré-enregistrées.

Les émissions sont comparables, dans l'esprit, à ce que l'équipe proposait dans Récré A2, avec le charme de l'artisanat, où l'animation et l'improvisation se mélangent. Dans ces décors de salon et de cuisine, les animateurs se veulent naturellement proche du public, et ne s'exprime pas de façon lénifiante. Au côté de Dorothée, ses comparses font vivre le programme avec des personnalités données : la rigolote Ariane, le trublion gaffeur Jacky, le poète Corbier, le très anglais Patrick. Si Cabu n'est pas de la partie, un autre dessinateur, Gébédé, (qui a oeuvré pour de nombreuses couvertures d'albums de la chanteuse) les accompagne également. Différentes rubriques rythment les émissions : le courrier avec Ariane, les gadgets, le sport ou la rencontre d'enfants en difficulté avec Patrick, la découverte du monde des animaux avec le Docteur Klein... Et puis il y a le nerf de la guerre : les dessins animés et les séries.
De ce côté-là, les débuts sont assez compliqués, comme Jean-Luc Azoulay l'expliquera plus tard : "Quand on est arrivés sur TF1, tous les stocks de dessins animés internationaux avaient été achetés par Berlusconi pour La 5, au niveau européen. On avait rien. On avait les vieux stocks de dessins animés de TF1" comme Les Minipouss, Woody Wood Pecker ou Les Gobots. Pour pouvoir alimenter les cases de Dorothée, AB va donc devoir se constituer un catalogue et par là même, devenir distributeur de ces programmes. Le premier fait d'armes est l'achat de Candy et Goldorak, succès et symboles de Récré A2. Faute de nouveautés, le pari est de miser sur des valeurs sûres et appréciées du public. Il y a aussi du neuf, et de taille : Bioman. Le premier des sentaï proposé en France (diffusé sur Canal + au préalable) remporte un immédiat et vif succès.

Une première saison exponentielle Durant quelques semaines, l'émission cherche donc ses marques mais rien n'entrave sa montée en puissance. Elle a l'attrait du neuf, et fort heureusement, car il y a une nouvelle donnée dans l'équation : la publicité. TF1 ne vivant plus de la redevance depuis sa privatisation, ses revenus viennent donc des coupures publicitaires durant le programme, qui sont annoncées comme le moment le plus important de l'émission, et pour cause. Les partenariats à l'intérieur même du programme seront aussi appelés à être nombreux.
Après Un Ami, deux autres productions AB vont enrichir la galaxie Dorothée en cette rentrée 87. La première est Pas de Pitié pour les Croissants. Chaque dimanche matin, une histoire délirante, des interludes loufoques, un invité, des chansons et... des croissants. Voilà la recette de l'ancêtre de la sitcom made in AB, sortie tout droit de l'imagination de Jean-Luc Azoulay, qui se poursuivra durant quelques 139 épisodes. La seconde est le Jacky Show.
Chaque mercredi après le Club Dorothée (puis chaque dimanche), l'enfant du rock recevra les artistes du moment pour une demi-heure de variétés à l'image de Jacky, un peu loufoque.

Comme Croque-Vacances et Claude Pierrard ne reviendront pas, l'équipe est chargée d'animer aussi tous les matins des congés de la Toussaint 1987 avec une nouvelle déclinaison : Dorothée Vacances.
Ce début de saison intense n'empêche pas Dorothée d'enregistrer son nouvel album "Docteur". Les titres "Ça donne envie de chanter" et "Docteur" sont déjà partie intégrante de l'émission depuis septembre, l'un en tant que chanson d'ouverture et générique, l'autre lors de prestations récurrentes dans l'émission ou dans Pas de pitité pour les Croissants. L'album sort à la mi-novembre et sera exploité en plateau pendant les mois suivants.
Fin novembre, la chaîne fait part de toute sa confiance en Dorothée et la nomme Directrice de l'Unité Jeunesse, elle dépendra donc directement de la direction des programmes d'Etienne Mougeotte et intègre le comité exécutif de la chaîne. Elle porte désormais une double-casquette, celle de cliente et de prestataire. Elle n'est certes pas salariée d'AB, mais lui commande des émissions dont elle est l'animatrice et la productrice.
Une promotion qui entérine le succès des émissions : les programmes proposés remportent le suffrage du public, le Club Dorothée fait le double d'audience de Récré A2 et celle-ci ne cesse de croître. Les mesures d'audience existent depuis peu à l'époque mais démontrent que le pari est réussi. Les jeunes téléspectateurs regardent désormais majoritairement TF1 (Téléstar du 14/12/87 annonce, sans plus de précisions, 13 points d'audience pour les émissions de Dorothée et 6 points pour Antenne 2).
Le succès d'audience des programmes de Dorothée consolide aussi la collaboration entre TF1 et AB Productions. Les deux partenaires signent au début de l'année 1988 un premier contrat de long terme, couvrant trois années, du 01 septembre 1987 au 31 août 1990, pour un minimum de 600 heures par an.
Pour assurer ces heures d'antenne exponentielles, AB est part à l'étranger à la fin de l'année 1987, et notamment au Japon, pour garnir leur catalogue. Ils mettent à l'antenne dès le printemps 88, des animés japonais inédits qui participent à l'envol de l'émission et deviendront culte : Dragon Ball en mars et Les Chevaliers du Zodiaque en avril. Si le succès est encore mitigé pour le premier, c'est un carton pour Seiyar et ses compagnons.

Sur la chaîne d'en face, Antenne 2, c'est la riposte et dès février 1988, en plus de Récré A2, désormais animé par Charlotte Kady et Marie Dauphin, Jacqueline Joubert fait appel à l'autre idole des enfants, Chantal Goya. En diffusion frontale avec le Club Dorothée, le mercredi après-midi, la chanteuse portera une demi-heure de spectacle hebdomadaire en studio : Le monde magique de Chantal Goya,
Face à une concurrence qui s'intensifie, le printemps est aussi le moment pour un premier coup de neuf pour Dorothée. En attendant les nouveaux studios qu'AB a l'intention de faire construire, les décors sont renouvelés, modernisés, notamment celui du mercredi après-midi.

Lors de cette seconde partie de la saison, au-delà des vedettes qui se prêtent au jeu de Pas de pitié pour les Croissants, le show du mercredi commencent à accueillir aussi des artistes de renommée à la fin des années 80 : on notera les venues du groupe Images, du duo David et Jonathan, de Jean-Luc Lahaye et des groupes internationaux Wet, wet, wet et et A-ha, qui viennent s'ajouter au prestations plus habituelles de Dorothée, Emmanuelle, Corbier ou Bernard Minet.
Et comme tout ce que touche Dorothée fonctionne, la montée en puissance ne s'arrête pas là, le 10 mai 88, Dorothée Matin s'installe aussi tous les matins à 7h20 pour 1h de programme en plus (nommé le "tôt-matin"), juste après la matinale info de la chaîne.
La première saison va donc se terminer au mieux avec déjà plus de 600 heures de programmes produites pour TF1, avec la perspective du double avant la fin de l'année. L'équipe connaît alors "l'appétit d'antenne" comme le dira Jean-Luc Azoulay, ils étaient "en flux tendu, il fallait alimenter l’antenne, sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt".


Si bien qu'il leur faudra aussi être à l'antenne tous les jours durant l'été. Un été en vadrouille dans les villes et les villages de France pour toute l'équipe : les Club Dorothée Vacances partent à la rencontre du jeune public en Normandie et sur la Côte d'Azur. Dorothée et AB s'envolent aussi pour le Japon et les Etats-Unis avec pour objectif de revenir les mains pleines de nouveaux dessins animés, et au passage pour Dorothée tourner dans quelques séries nippones : Giraya, Liveman et Mask Rider. Des nouveautés attendues pour la rentrée 88.






